Anticorruption

Budapest cherche des subventions, Monaco soigne son image : deux réformes anticorruption sous influences

Dans un communiqué de presse du 1er juin 2026, la Principauté de Monaco dévoilait officiellement sa “stratégie de lutte contre la corruption dans les hautes fonctions exécutives 2026-2028”. Un peu plus d’une semaine plus tard, le gouvernement Hongrois présentait son projet de loi anti-corruption, pour obtenir des fonds européens gelés par l’Union Européenne lors du mandat l’ancien Premier Ministre Viktor Orbàn,

Si Monaco et la Hongrie évoluent sous le contrôle du Groupe d’États contre la corruption (GRECO) et sont ainsi tous deux sujets à une pression externe relativement forte pour s’impliquer sérieusement dans la lutte anti-corruption, la Hongrie s’avère soumise en parallèle, en tant que membre, à la réglementation commune aux 27 pays de l’UE, et en particulier la dernière directive UE 2026/1021 sur la lutte contre la corruption publiée le 29 avril 2026. Surtout, le gouvernement hongrois et son nouveau Premier Ministre Péter Magyar tentent d’obtenir des fonds européens en poursuivant leurs objectifs de réforme à la demande de Bruxelles. Si le cas monégasque s’inscrit dans une logique d’engagement institutionnel progressif relatif à sa réputation, ce n’est donc pas le cas de la Hongrie qui répond d’abord à l’urgence financière suite à un lourd bilan.

La pression anticorruption du GRECO sur le continent européen

Monaco et la Hongrie sont deux états au fonctionnement très différent qui n’ont certes pas grand-chose en commun au premier regard. L’un est une principauté de deux kilomètres carrés indépendante de l’UE, évoluant sous un régime de monarchie héréditaire avec l’un des plus hauts revenus par habitant dans le monde qui est le résultat de son économie hyper-concentrée. A titre de comparaison, selon La Banque Mondiale, le PIB par habitant nominal monégasque s’élève à plus de 288 000 $ en 2024 alors qu’à l’inverse, la Hongrie est un pays membre de l’Europe des 27 de 10 millions d’habitants pour un PIB par habitant de 16 525 $. Certaines dérives autoritaires ont aussi récemment inquiété l’Europe pendant les mandats de Viktor Orbàn (20 ans dont 16 années consécutives de 2010 à avril 2026). Pourtant les deux Etats sont soumis à l’action du GRECO, qui leur est une institution commune quoique Monaco ne fasse pas partie de l’Union Européenne

Cette pression extérieure émanant d’un acteur institutionnel de référence demeure donc le moteur commun aux deux situations, puisque la Hongrie comme Monaco sont tous deux soumis à son cinquième cycle d’évaluation qui porte principalement sur les Hautes Fonctions Exécutives. Si la logique prévalant à la gouvernance du GRECO est ici celle de la soft law qui ne punit pas la non-conformité via des sanctions financières, elle peut néanmoins sérieusement ternir une réputation. Monaco qui brille notamment par son attractivité historique (situation géographique, prestige, glamour, fiscalité avantageuse) n’a pas intérêt à ce que le territoire perde sa crédibilité à l’international. L’exposition publique des manquements d’un état via la publication de rapports critiques rend en effet plus vulnérable le pays incriminé. Le coût potentiel d’un important risque diplomatique et économique permet d’encourager des prises de décision cruciales. Si le GRECO venait à montrer son insatisfaction de façon manifeste, alors les partenaires économiques deviendraient plus frileux à l’idée d’investir sur le territoire

Concernant la Hongrie, elle est soumise au mécanisme de conditionnalité de l’UE : lorsqu’un pays bafoue l’Etat de Droit, la Commission Européenne peut entreprendre d’arrêter le versement de subventions. Depuis 2022, l’UE gèle les subventions hongroises au regard des nombreuses pratiques corruptives documentées sous Orban. C’est clair ici : la pression n’est plus uniquement réputationnelle mais aussi financière.

La réforme anticipée, fruit de la menace réputationnelle

Le nouveau plan stratégique 2026-2028 a été dévoilé dans la continuité d’efforts déployés par les représentants monégasques pour sortir de la liste grise du GAFI (Groupe d’Actions Financier) qu’il avait rejointe non sans stupeur à l’été 2024 en même temps que le Venezuela, étant ainsi placé sous surveillance renforcée en raison de ses insuffisances dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Depuis, la Principauté s’est déjà vu reconnaître de réels progrès par le GAFI concernant la lutte contre le blanchiment. Ces efforts relatés en début d’année 2026 demeuraient insuffisants mais l’annonce des nouvelles réformes semble signer un réel engagement dans la lutte monégasque contre la corruption avec le franchissement d’un palier.

La réforme monégasque est pilotée au sommet par le Ministre d’Etat (le chef du gouvernement de Monaco, équivalent du 1er Ministre français), la Principauté ne disposant pas d’une agence indépendante dédiée à la lutte anti-corruption à la différence de la France avec l’AFA (Agence Française Anticorruption). Le dispositif monégasque préexistant est alors renforcé avec 5 objectifs majeurs qui découlent des recommandations du GRECO :

  • Objectif n°1 Etendre le contrôle déontologique

Les déclarations d’intérêts s’étendent à tous les hauts fonctionnaires, à la Maison Souveraine et aux contrôleurs de fonds alors qu’ils n’étaient auparavant limités qu’aux conseillers de gouvernement et ministres. Le contrôle patrimonial est aussi étendu à l’ensemble des Hauts Fonctionnaires d’Etat.

  • Objectif n°2 Consolider la culture de l’intégrité des décideurs publics

Les personnes en charge de hautes fonctions exécutives devront être formés à la déontologie et à l’éthique ainsi que participer à un conseil déontologique permanent. De plus la réglementation relative à l’acceptation des cadeaux et avantages devra être renforcée.

  • Objectif n°3 Renforcer la transparence de l’activité relevant des fonctions exécutives

En matière de transparence, l’Etat monégasque s’engage à rendre accessibles les décisions individuelles prises en matière d’emplois publics et les entrevues entre les représentants d’intérêts et les hauts fonctionnaires exécutifs. Le dialogue et l’information entre le gouvernement et la presse doivent être renforcés.

  • Objectif n°4 Créer un cadre juridique protecteur pour les lanceurs d’alertes

Vis à vis du statut des lanceurs d’alertes, cette fois-ci le plan entreprend de faire adopter une loi pour protéger sérieusement les individus et empêcher toutes formes de représailles à leur égard, au même titre qu’une garantie d’anonymat. Un projet de loi avait déjà été déposé en décembre 2018, c’est seulement 8 ans plus tard que le gouvernement s’affaire activement à l’adoption d’un dispositif de protection. 

  • Objectif n°5 Renforcer la transparence de la commande publique de l’Etat et prévenir, dans le cadre des procédures, les risques de conflits d’intérêts

Le déroulement de la procédure est revu, la publicité au stade de lancement renforcée et l’information est encore une fois appelée à être plus transparente. Il est prévu d’étendre la transparence aux sociétés dont l’Etat détient la majorité du capital.

La réforme anticorruption comme instrument de déblocage

Au sortir du mandat de Premier Ministre d’Orban (1998-2002, puis 2010- avril 2026), le chef de la surveillance hongroise, Ferenc Biro, estime que la corruption aurait couté environ 168 milliards d’euros sur les 16 ans au pays. Cette somme colossale proviendrait de détournements menés par des hommes politiques de haut rang. En 2022, la Commission européenne a décidé de geler les subventions européennes dédiées à la Hongrie pour manquement à l’Etat de droit. Le nouveau projet de loi du gouvernement s’inscrit dans la volonté de renouer confiance avec l’UE et de pouvoir dégeler 10,4 milliards d’euros provenant de Bruxelles.

Présenté le 9 juin 2026, soit dix jours à peine après l’accord de déblocage signé avec Bruxelles le 29 mai, le projet de loi hongrois répond à une feuille de route imposée par la Commission européenne. Pour récupérer ses fonds gelés, Budapest doit franchir vingt-sept « super milestones » (les principales étapes) couvrant trois domaines : la lutte contre la corruption, la protection des fonds européens et l’indépendance de la justice. Le calendrier est, de fait, dicté par l’UE et c’est précisément ce qui constitue sa force. Cette pression institutionnelle contraint Peter Magyar à présenter une réforme suffisamment substantielle pour être crédible aux yeux des marchés financiers et de la Commission, marquant ainsi une rupture politique nette avec l’ère Orbán.

Le projet renforcerait les pouvoirs de l’Autorité d’Intégrité Hongroise (IH), créée en 2022 dans le cadre d’une précédente réforme déjà inspirée par l’UE. Ce modèle d’agence anticorruption indépendante n’est pas une innovation propre à la Hongrie : la France dispose depuis 2017 d’un équivalent, l’Agence Française Anticorruption (AFA), née de la loi Sapin 2 (2016), chargée d’accompagner et de contrôler les dispositifs anticorruption des acteurs publics et privés. Ce n’est donc pas une institution nouvelle que Magyar cherche à créer, mais une instance déjà existante dont les attributions se limitaient jusqu’ici à la surveillance des fonds versés par l’Europe et qu’il entend rendre plus efficace. La réforme lui donnerait la possibilité de poursuivre des enquêtes anticorruption devant les tribunaux et de suspendre des procédures de passation de marchés afin de préserver ces ressources.

De la même façon, les déclarations du patrimoine devraient concerner davantage de personnes qu’auparavant : non seulement des hauts fonctionnaires mais aussi des politiciens et leurs proches. D’un point de vue pénal, falsifier ces informations serait passible d’une peine allant jusqu’à 2 ans de prison.

De nombreuses structures ont enfin été créées sous le mandat d’Orban par son gouvernement, dans le but de contourner le contrôle public. Dans ce contexte l’ONG Human Rights Watch demande la suppression du Bureau de protection de la souveraineté qui dispose de pouvoirs étendus pour enquêter sur les journalistes, les ONG et les universitaires recevant des financements étrangers. La Hongrie « devrait prendre des mesures immédiates pour rétablir les droits fondamentaux, abroger des lois iniques, démanteler des institutions utilisées de manière abusive et renforcer les institutions démocratiques qui ont subi des années de recul ». Ce démantèlement des institutions crées sous Orban apparait comme une des étapes importantes dans le retour à la confiance avec Bruxelles. Ces organisations sont donc visées par la nouvelle législation sur la transparence des fonds privés. Les exigences de transparence seront plus strictes concernant la structure de propriété des fonds de capital-investissement, et le projet de loi renationaliserait les actifs publics transférés par le gouvernement précédent à des fondations de gestion d’actifs d’intérêt public.

En décembre 2024, la Commission européenne avait estimé que Budapest n’avait toujours « pas suffisamment remédié » à ses manquements et maintenu en conséquence le gel d’une partie des financements. C’est dans ce contexte de défiance persistante que Péter Magyar a déclaré, dans une vidéo publiée sur Facebook, vouloir « éradiquer la corruption à la Orbán ». Ce qui est à comprendre : démanteler les mécanismes de prédation institutionnalisés sous son prédécesseur. Ambitieux sur le papier, le projet de loi de juin 2026 ne vaudra que par son application effective. La conditionnalité budgétaire européenne peut contraindre un gouvernement à légiférer elle ne garantit pas que les textes adoptés soient réellement appliqués.

La lutte anti-corruption comme reflet des disparités en Europe

Le plan stratégique de Monaco et le projet de loi hongrois poursuivent un objectif commun : renforcer l’intégrité publique dans les hautes fonctions exécutives mais selon des logiques fondamentalement différentes. La Principauté mise sur l’anticipation : en agissant avant toute sanction réputationnelle du GAFI ou du GRECO, elle entend protéger son attractivité internationale. Budapest, à l’inverse, cherche à renouer la confiance avec l’UE en démantelant les structures héritées de l’ère Orbán pour retrouver l’accès aux financements européens. Les deux États répondent à une pression extérieure commune, mais leur rapport à l’Europe diverge profondément : Monaco, État souverain non-membre de l’UE, n’est soumis à aucune conditionnalité financière. La Hongrie, elle, s’y trouve irrémédiablement sujette.

La question centrale, dans les deux cas, reste celle de l’effectivité : une réforme ne constitue un vrai changement structurel que si elle est appliquée de façon indépendante et durable. La directive (UE) 2026/1021 du 29 avril 2026 ambitionne précisément de combler ce déficit en harmonisant définitions et sanctions dans les vingt-sept États membres. Par exemple, en Allemagne, le trafic d’influence, c’est à dire le fait pour un intermédiaire d’exercer une influence indue sur des décideurs publics au profit d’un tiers, constituait une notion inexistante dans le droit pénal national. Sa criminalisation par la directive illustre, à elle seule, l’étendue des disparités. L’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International en donne une autre mesure : la Bulgarie et la Hongrie plafonnent à 40 sur 100. Ce sont les plus mauvais scores de l’Union. La France obtient 66, le Danemark, premier de la classe européenne, atteint 89. Ces écarts renvoient à une réalité que le droit ne peut, seul, effacer : l’engagement anticorruption reste profondément inégal entre États membres.

Les cas monégasque et hongrois posent, in fine, une question que les textes ne tranchent pas : une réforme engagée sous contrainte peut-elle produire un changement durable une fois la contrainte levée ? Monaco sortira un jour de la liste grise du GAFI. La Hongrie débloquera ses fonds. Que restera-t-il alors de l’élan réformateur, s’il était entièrement tributaire d’une pression externe ?

La réponse tient moins aux dispositifs eux-mêmes qu’aux institutions chargées de les faire vivre. Une agence anticorruption sans indépendance réelle, un régime de protection des lanceurs d’alerte sans mécanisme de saisine effectif, des déclarations de patrimoine sans organe de contrôle autonome : autant de coquilles vides que la lettre d’une loi ne suffit pas à remplir. C’est précisément ce que cherche à corriger la directive (UE) 2026/1021 en imposant aux États membres un cadre de sanctions minimal et des définitions communes, sans pour autant garantir la volonté politique de les appliquer.

Pour les décideurs qui opèrent dans ces environnements, qu’il s’agisse d’investisseurs exposés à des fonds publics hongrois, de groupes internationaux implantés sur le Rocher ou de partenaires institutionnels des deux États, la leçon est connue : la conformité formelle n’est pas la conformité réelle. Le niveau de risque se lit moins dans le texte d’une loi que dans l’indépendance effective de ceux qui sont censés l’appliquer.

Sources :

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Louise Gourdon

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