Anticorruption

Scandale de corruption à l’OTAN : un signal d’alarme pour la gouvernance des marchés de défense européens

Les investigations initiales sur le scandale de corruption NSPA concernaient a minima 7 pays européens, chiffre non définitif

Le printemps 2025 a marqué un tournant dans l’histoire récente de l’OTAN avec l’éclatement d’un vaste scandale de corruption au sein de la NSPA, sa principale agence d’approvisionnement. Cette affaire, révélée par une investigation journalistique coordonnée entre plusieurs médias européens, met en lumière des failles systémiques dans la gestion des marchés publics militaires à un moment où l’Europe n’a jamais autant investi dans sa défense.

Un acteur stratégique

La NATO Support and Procurement Agency, installée au Luxembourg, constitue le pilier logistique de l’Alliance atlantique. Avec près de 1 600 employés et un budget de 9,5 milliards d’euros en 2025, soit près du triple de celui de 2021, cette agence gère l’ensemble des achats stratégiques pour les opérations de l’OTAN et ses États membres. De l’armement lourd aux munitions, des pièces détachées aux systèmes informatiques avancés, la NSPA coordonne des milliers de contrats complexes régis par plus de 1 000 accords techniques différents.

Cette position centrale en fait naturellement un point névralgique pour l’industrie de la défense, mais aussi une cible potentielle pour les pratiques frauduleuses. L’expertise des consultants internes, leur connaissance approfondie des procédures d’appel d’offres et leurs réseaux étendus créent des opportunités de corruption que certains acteurs n’ont pas hésité à exploiter.

Détournement d’informations, pots de vin et blanchiment

En mai 2025, une série de perquisitions coordonnées dans sept pays européens a révélé l’ampleur du réseau de corruption. Les journalistes de La Lettre, Knack, Le Soir et Follow the Money ont ensuite dévoilé comment d’anciens cadres de la NSPA et des consultants externes ont systématiquement détourné des informations confidentielles sur les appels d’offres. Ces informations étaient ensuite transmises à des entreprises de défense en échange de pots-de-vin s’élevant à des centaines de milliers, voire des millions d’euros.

Le mode opératoire s’appuyait sur des mécanismes classiques de blanchiment : création de sociétés-écrans présentées comme des cabinets de conseil, utilisation de paradis fiscaux, facturation de services fictifs. Les contrats visés concernaient principalement la fourniture de munitions, dont les fameux missiles Stinger destinés à l’Ukraine, des composants électroniques et des solutions logistiques, pour une valeur estimée à plus de 250 millions d’euros sur trois ans.

Plusieurs arrestations …

Parmi les suspects arrêtés, trois anciens employés belges occupent une place centrale dans l’enquête. L’un d’eux, Guy M., ancien officier de défense belge âgé de 60 ans et spécialiste en munitions, a été interpellé à l’aéroport de Bruxelles et aurait avoué une partie des charges. Selon les autorités, il aurait reçu des informations confidentielles de contacts restés au sein de la NSPA et les aurait transmises à des entreprises cherchant à remporter des contrats lucratifs. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a levé l’immunité de plusieurs suspects pour permettre aux autorités judiciaires de mener leurs investigations.

L’affaire la plus retentissante concerne l’entrepreneur turc Ismail Terlemez, fondateur d’ARCA Defense. Ancien officier technique à la NSPA, Terlemez a créé son entreprise en 2020, peu après avoir quitté l’agence. En seulement trois ans, ARCA Defense est devenue le premier fournisseur turc de munitions à l’OTAN, avec des contrats cumulés dépassant les 500 millions d’euros. L’entreprise a notamment fourni plus de 116 000 obus d’artillerie à l’armée américaine en 2024, destinés en partie à l’Ukraine.

Terlemez a été arrêté à l’aéroport de Bruxelles en mai 2025 sur demande du FBI, accusé d’avoir manipulé des procédures d’attribution de marchés en échange de paiements occultes lorsqu’il travaillait encore à la NSPA entre 2019 et 2020. Mais dans un rebondissement spectaculaire, le Département de la Justice américain a abandonné toutes les charges contre lui le 9 juillet 2025, seulement quelques jours après une rencontre entre les présidents Erdogan et Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye.

Une tension extrême

Cette décision brutale a suscité de vives réactions. D’anciens responsables du ministère de la Justice américain ont qualifié cet abandon de poursuites d’« extraordinairement inhabituel », évoquant de possibles interférences politiques dans une enquête d’intérêt stratégique. L’opposition turque a exigé un audit indépendant d’ARCA Defense et la publication de la liste des bénéficiaires économiques réels de l’entreprise. Les autorités fiscales turques ont ouvert une procédure sur la structure du capital et la traçabilité des paiements.

Ce scandale survient à un moment particulièrement critique pour la défense européenne. La guerre en Ukraine a provoqué une explosion sans précédent des budgets militaires, avec une augmentation de 65% en deux ans pour certains pays. Lors du sommet de La Haye en juin 2025, les membres de l’OTAN se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5% du PIB d’ici 2035, dont au minimum 3,5% pour les besoins de défense stricto sensu. Pour l’Europe dans son ensemble, cela représente un effort financier colossal, avec des budgets qui pourraient dépasser les 1 300 milliards de dollars.

Cette pression budgétaire extraordinaire s’accompagne d’une urgence opérationnelle qui favorise les procédures accélérées et les marchés sans appel d’offres. La multiplication des « no bid contracts », l’élargissement des pouvoirs discrétionnaires de certains cadres et la simplification administrative créent autant de zones grises propices aux dérives. L’émergence rapide de nouveaux fournisseurs, attirés par ce boom des dépenses militaires, complique encore la traçabilité et le contrôle des chaînes d’approvisionnement.

De multiples points sensibles identifiés

L’affaire NSPA met en évidence plusieurs défaillances structurelles. La dilution des responsabilités entre différentes agences, l’absence de contrôle parlementaire sur les dispositifs d’aide d’urgence et le recours massif à la sous-traitance internationale non homologuée créent des angles morts dans la surveillance. Le rôle croissant de cabinets privés et d’intermédiaires issus de pays tiers accentue ces vulnérabilités.

Les mécanismes de sanction apparaissent également inadaptés. Les amendes imposées aux entreprises impliquées restent dérisoires par rapport à leurs chiffres d’affaires, et l’exclusion systématique des marchés publics en cas de condamnation n’est pas automatique. Les contrôles a posteriori demeurent lacunaires, permettant à certains acteurs de poursuivre leurs activités malgré les soupçons qui pèsent sur eux.

Face à ces révélations, Mark Rutte a réaffirmé la politique de « tolérance zéro » de l’OTAN et annoncé la création d’une Agence centrale d’audit pour tous les marchés stratégiques à partir de 2026. La NSPA a mis en place une cellule interne anticorruption et s’est engagée à publier les bénéficiaires économiques réels de ses contrats. Plusieurs États membres, dont la Belgique, le Luxembourg et l’Italie, ont intensifié leur coopération judiciaire et mobilisé Europol.

Les organisations de la société civile, notamment Transparency International, plaident pour une refonte en profondeur. Leurs recommandations incluent l’intégration du secteur de la défense dans la future directive européenne anticorruption, l’élargissement de l’obligation de reporting extra-financier au secteur militaire, et la création d’une agence européenne indépendante dotée de pouvoirs d’investigation transfrontalière.

La modernisation des contrôles passe également par la généralisation du contrôle parlementaire préalable et a posteriori, l’imposition de la publication systématique des bénéficiaires économiques réels sur chaque marché public, et le renforcement des capacités de coordination entre les agences judiciaires européennes et internationales. Au sein des organisations, l’adoption de chartes éthiques strictes, de programmes de formation obligatoires et de politiques rigoureuses de gestion des conflits d’intérêts s’impose.

Une alerte salutaire pour l’Europe

Le scandale NSPA rappelle une vérité fondamentale : l’augmentation massive des budgets de défense ne peut se faire au détriment de la transparence et du contrôle démocratique. Dans un contexte où les citoyens européens sont appelés à consentir des efforts budgétaires considérables, souvent au prix de sacrifices sur d’autres postes de dépenses publiques, la moindre suspicion de corruption risque de saper la légitimité de ces investissements.

L’Europe se trouve à un moment charnière de son histoire en matière de défense. La menace géopolitique est réelle, les besoins sont immenses, et les ressources mobilisées sans précédent depuis des décennies. Mais cette montée en puissance sera viable et acceptable uniquement si elle s’accompagne d’une gouvernance irréprochable. La centralisation des contrôles, l’harmonisation des pratiques entre États membres, et la responsabilisation tant des agents publics que des entreprises constituent les piliers de cette refonte nécessaire.

Le scandale NSPA n’est pas seulement une affaire de corruption parmi d’autres. C’est un signal d’alarme qui révèle les vulnérabilités d’un système sous pression, tiraillé entre urgence opérationnelle et nécessité de transparence. La réponse apportée à cette crise déterminera la capacité de l’Europe à construire une industrie de défense robuste et légitime, capable de servir l’intérêt collectif sans tomber dans les travers qui ont miné tant de secteurs stratégiques par le passé.

Seule une mobilisation concertée de tous les acteurs – États membres, institutions européennes, agences de l’OTAN, société civile et industrie – permettra de restaurer la confiance et d’assurer que les investissements colossaux consacrés à la défense servent effectivement la sécurité collective plutôt que des intérêts privés. L’enjeu dépasse largement le cadre de cette affaire : il s’agit de la crédibilité et de la légitimité du projet de défense européenne dans son ensemble.

Sources / pour en savoir plus :

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Stéphane Chevalier

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